La demande arrive presque toujours de la même manière. Un canapé neuf est commandé et l'ancien doit avoir disparu avant la livraison. Une armoire héritée se révèle trop grande pour la chambre où elle devait aller. Une pièce change d'usage et le lit d'enfant, le bureau et la commode n'ont plus leur place. S'y ajoutent les fins de déménagement, quand deux ou trois meubles ne suivent pas. Au téléphone, nous posons donc peu de questions, mais toujours les mêmes : quels meubles, quelles dimensions approximatives, quel étage, s'il y a un ascenseur, et une photo de chaque pièce à enlever. Cela suffit à dire combien de personnes viendront.
Le vrai sujet n'est pas le poids du meuble, c'est son trajet jusqu'au camion. Beaucoup de meubles sont entrés avant qu'une porte soit remplacée, avant qu'une cloison soit posée, parfois par une fenêtre. Nous mesurons le meuble, puis la porte, le couloir, le demi-tour du palier et la cabine d'ascenseur, dont la longueur limite plus souvent que la largeur. Quand le passage ne suffit pas, le meuble est démonté sur place. C'est là que sa construction change tout. Une armoire en panneaux agglomérés assemblée par chevilles et excentriques se démonte vite, mais mal : les trous ne retiennent plus rien et le meuble ne se remonte pas ailleurs. Nous le démontons pour l'évacuer, pas pour lui promettre une seconde vie. Un meuble ancien en bois massif, lui, n'est pas vissé : tenons, mortaises, chevilles de bois et colle. On ne le dévisse pas, on le désassemble dans l'ordre, portes, tiroirs, tablettes, corniche, fond, avant de coucher le corps.
D'autres pièces relèvent du portage lourd plutôt que du démontage : piano droit, coffre-fort, buffet en chêne, bibliothèque pleine, aquarium sur son meuble, machine à bâti de fonte. Elles se déplacent à plusieurs, sangles de portage, chariot et planches de roulement, marche par marche. Un piano ne se prend ni par ses pieds ni par son couvercle. Quand l'escalier est trop étroit ou trop tournant, le passage se fait par l'extérieur au monte-meuble, ce qui suppose de réserver la place devant l'immeuble. Avant de toucher au mobilier, nous protégeons ce qui reste : couvertures, nez de marche, angles de mur, seuils, parquet, cabine d'ascenseur. Une rayure dans une cage d'escalier se voit longtemps.
Un meuble en bon état ne part pas forcément à la benne. Propre, complet, sans odeur et transportable, il peut être proposé au réemploi ou repris par une brocante ou une association qui accepte ce genre de pièce. Nous en jugeons sur place, sans rien promettre à l'avance : un canapé taché, un matelas usagé ou un aggloméré gonflé par l'humidité ne trouvent pas preneur. Le reste est trié par matière. Le bois brut et le bois peint, verni ou aggloméré ne suivent pas la même voie : le bois peu pollué alimente notamment la fabrication de panneaux, tandis que le bois traité part vers des installations de valorisation thermique équipées pour lui. Les sommiers à lattes se séparent de leur cadre métallique, la ferraille rejoint un repreneur de métaux, miroirs et vitrages sortent à part.
Deux objets demandent une attention particulière. Le matelas d'abord : il n'est pas repris avec les ordures ordinaires, il se dépose en déchèterie, où il est broyé puis incinéré avec valorisation énergétique, le démantèlement en filière dédiée restant marginal en Suisse. Il se plie mal, absorbe l'humidité et s'alourdit vite ; nous l'emballons et le sanglons avant de le descendre. Le canapé convertible ensuite : son mécanisme métallique pèse souvent plus que le canapé lui-même et se déplie seul dans un escalier, il s'immobilise donc avant le portage. Enfin, enlever deux ou trois meubles suppose une équipe réduite, un véhicule et une seule rotation. Le jour où la liste s'étend à la cave, au galetas et au garage, ce n'est plus un enlèvement de meubles mais un débarras, préparé autrement. Mieux vaut le dire à l'appel que le découvrir devant la porte.